Ces derniers jours, la presse s’est fait l’écho de prises de positions et de résultats scientifiques qu’on peut sans trop exagérer qualifier de terrifiants, quant aux conséquences sur la santé de la pollution de l’eau, mais aussi des aliments et de l’air.
La conférence des Unions régionales des professionnels de santé libéraux (URPS-ML) s’alarme sur la pollution chimique – pesticides, Pfas, microplastiques – qui a conduit 19 millions de personnes à consommer au moins une fois de l’eau non conforme en France en 2024. Et de préciser : « La pollution de l’eau potable constitue une menace systémique, insuffisamment encadrée, aux conséquences sanitaires potentiellement considérables. »
Les médecins rappellent les « nombreux risques associés » aux substances impliquées : « Impact sur le système hormonal, nerveux et immunitaire avec développement des pathologies cardiaques et cancéreuses, des troubles hormonaux et neurodégénératifs ainsi que de l’hypofécondité. » L’URPS-ML a adressé une lettre au gouvernement demandant : « élargissement des substances surveillées, amélioration des systèmes de filtration, réduction des Pfas et des plastiques », ainsi que de « favoriser le développement de l’agriculture biologique sur celui de l’agriculture intensive ».
Le gouvernement, les députés et les sénateurs sont-ils prêts à prendre en compte cette alerte qui, faut-il le préciser, n’émane pas d’écologistes enragés ? On pourrait – presque- le croire au vu du vote ces derniers jours par le Parlement d’une proposition de loi (1) fixant une trajectoire de la réduction de la teneur maximale en cadmium dans les engrais phosphatés à 40 milligrammes par kilo (mg/kg) à partir de 2027 et à 20 mg/kg à partir de 2030.
Cependant, notre euphorie sera tempérée sous plusieurs aspects :
D’abord, il aura fallu pas moins de quinze ans pour que les alertes de l’Anses (2) soient enfin prises en compte ! De plus, l’Anses préconisait depuis 2019 d’abaisser le seuil dès que possible à 20 mg/kg, alors que le seuil était jusqu’alors de 90 mg/kg et que certains pays, comme la Finlande et la Hongrie, appliquent déjà le seuil de 20 mg/kg. Enfin, quand une « bonne » loi est votée par le Parlement, encore faut-il qu’elle soit validée par le Sénat. Et là, c’est une autre affaire, quand on sait que le Sénat est le repaire des plus acharnés défenseurs de la loi Duplomb-2.
Mais notre euphorie sera encore plus tempérée par un dernier aspect, sans aucun doute le plus important. Il ne suffit pas de voter une loi, encore faut-il donner les moyens de l’appliquer ! C’est ce qu’illustre le titre de l’article paru dans Le Monde du 5 juin :
Faute de moyens, la loi restreignant les PFAS reste lettre morte
La répression des fraudes est incapable de contrôler à grande échelle le respect par les industriels de l’interdiction des « polluants éternels »
Matignon a reporté le décret d’application de la loi à septembre 2026, faisant économiser aux industriels des millions d’euros qui n’iront pas dans la poche des collectivités locales et des Agences de l’eau. Et puis, faute de moyens et … de volonté politique, c’est l’auto-contrôle par les industriels qui risque de prévaloir au détriment du contrôle exercé par la direction générale de la concurrence, du commerce et de la répression des fraudes (DGCCRF).
Des PFAS, parlons-en justement. Nous vous recommandons la lecture du petit article de Jean-Baptiste Fressoz, paru dans le Monde du 4 juin. On y apprend que l’ECHA (Agence européenne des produits chimiques) vient de produire un avis préconisant de restreindre drastiquement l’utilisation des PFAS. Et le plus intéressant dans cet avis, c’est que l’ECHA demande que cette famille soit traitée globalement et non molécule par molécule. Évaluer la toxicité de plus de 10 000 molécules relève d’un travail de Sisyphe qui risque d’être aussi éternel que lesdites molécules ! A ce jour, moins de 50 molécules ont été évaluées, et la directive européenne ne porte que sur une vingtaine d’entre elles.
Ce traitement global par famille de substances est de plus en plus exigé par de nombreux organismes de recherche et d’associations (Générations Futures, Pollinis, Greenpeace …). C’est d’autant plus important que les industriels ont l’art de l’esquive, remplaçant une molécule interdite par une molécule très voisine, qui obtient l’autorisation de mise sur le marché, tout en étant aussi, voire plus toxique que la précédente.
Et puis vient la révélation qui justifie pleinement le titre de notre chronique : « la majorité des émissions de PFAS en Europe provient des gaz fluorogénés ( 39 000 t/an sur 68 000 t/an ) c’est-à-dire principalement des climatiseurs et des pompes à chaleur. (…) Les gaz fluorés se dégradent dans l’atmosphère en acide trifluoroacétique (TFA) », un PFAS parmi les plus toxiques.
Soyons certains que l’industrie chimique n’en a que faire, travaillant dans la perspective d’une utilisation des PFAS qui doit tripler d’ici 2050. Quant à la dépollution à propos de laquelle le rapport de l’ECHA note que le retrait des PFAS « de l’eau, des sédiments ou de la biomasse est extrêmement difficile et coûteux, voire impossible », ne doutons pas un instant que les industriels planchent déjà sur des projets de dépollution qui seront source de profits colossaux.
Dans ce domaine, comme dans bien d’autres, une politique préventive est bien plus efficace et bien moins coûteuse que toute politique curative.
(1) présentée par Benoît Biteau (Les Ecologistes, Charente-Maritime) et Clémentine Autain (L’Après, Seine-Saint-Denis).
(2) Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail.
Eau Secours 31
6 juin 2026
Sources : La Dépêche du Midi, Le Monde
